L'écologiste Greta Gysin ou l’art d’avancer en minorité
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Greta Gysin, 42 ans, est la nouvelle cheffe de groupe des Vert·e·s au Conseil national, première Tessinoise écologiste sous la Coupole.
Toute sa carrière politique s’est construite en position de minorité: jeune, femme, verte, et seule représentante féminine du Tessin au parlement fédéral.
Elle mise sur le pragmatisme et les compromis pour faire avancer la transition écologique et sociale, face aux élections fédérales de 2027.
Ce lendemain de votation – et du rejet de l’initiative UDC «Pas de Suisse à 10 millions!» –, la nouvelle cheffe de groupe des Vert·e·s a le sourire aux lèvres. Malgré le manque de sommeil et les deux semaines de session parlementaire dans les jambes. Nous la rencontrons dans la salle des pas perdus qui jouxte le Conseil national, où elle a fait une entrée remarquée en 2019.
Car Greta Gysin a dû composer tout au long de sa carrière avec trois caractéristiques: jeune, femme, écologiste. Des synonymes d’obstacles sur son parcours politique, commencé à 21 ans au Conseil communal de Rovio, au Tessin. Deux ans après, elle saute à l’échelon cantonal et entre au Grand Conseil. «Sur 90 députés, on ne comptait alors qu’une dizaine de femmes», se souvient-elle. Vingt ans plus tard, elle fait face au même constat. Greta Gysin est l’unique femme parmi les dix élus tessinois au Parlement fédéral. Son élection fait d’elle la première écologiste tessinoise sous la Coupole. «C’est une constante de ma carrière d’être soit la première, soit la seule. Il n’y a pas de quoi être fière», commente-t-elle.
Ces victoires se sont construites sur des hectares d’échecs. «On apprend à perdre et à ne pas lâcher. A gérer sa frustration.» Et à chercher inlassablement le compromis. «Quand on est en minorité, on doit formuler les choses de manière à construire une majorité. On n’obtient jamais tout immédiatement, mais on peut faire avancer les choses», assure-t-elle.
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Cette position minoritaire nourrit chez elle un sentiment de décalage permanent, l’impression de répéter sans cesse les mêmes alertes sans toujours être entendue, notamment sur le changement climatique. «On obtient parfois des avancées trente ans après les avoir demandées.» Elle cite le développement des énergies renouvelables ou encore le mariage pour tous, défendu par les Verts dès les années 1990. «S’il y a une caractéristique des écologistes, c’est d’être souvent en avance sur leur temps. L’environnement ne devrait pas être une question partisane, estime-t-elle. Mais force est de constater qu’aujourd’hui encore, une grande partie de la droite continue de s’opposer à certaines des mesures nécessaires pour répondre aux urgences climatique et environnementale.»
Greta Gysin, nouvelle cheffe du groupe parlementaire des Vert·e·s au Palais fédéral. Berne, le 15 juin 2026. — © Fabian Hugo pour Le Temps
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Rembobinons. Greta Gysin est née à Locarno le 6 octobre 1983 de parents suisses alémaniques. Entre le Tessin et la Suisse allemande, elle grandit au carrefour de deux cultures avant de partir étudier les sciences politiques à Zurich. Une double appartenance qu’elle revendique volontiers. «Au Parlement, je suis probablement la seule à jouer aussi bien au jass qu’à la scopa», sourit-elle, en référence à un jeu typiquement suisse et à un autre profondément ancré dans la culture tessinoise.
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Elle tisse naturellement des liens avec ses collègues germanophones, dont elle maîtrise parfaitement la langue. Un atout précieux alors que le Tessin se sent souvent relégué aux marges de la politique fédérale: une minorité linguistique séparée du reste du pays par la barrière des Alpes.
Une distance parfois source d’incompréhension, dont l’une a été dramatiquement marquante pour la politicienne. C’est lorsque le Tessin a enregistré le premier cas de coronavirus en Suisse. Dans le canton, c’est le branle-bas de combat. «Nous recevions les images dramatiques de l’Italie mais Berne ne réagissait pas», se souvient-elle. Le Tessin demande à la Confédération de l’aide et des mesures pour contenir le virus. «Mais à Berne, on a l’impression que les Tessinois sont émotionnels, qu’ils exagèrent. On a eu de la peine à se faire comprendre.»
Elle hérite aussi de son éducation un sentiment de responsabilité, explique-t-elle. «Mes parents m’ont transmis des valeurs de respect de la nature et des gens. Si l’on détruit les bases mêmes de la vie, on est perdu. C’est la conviction fondatrice des écologistes. Mais protéger l’environnement ne suffit pas. Pour réussir, la transition écologique doit aller de pair avec davantage de justice sociale.» Greta Gysin se positionne clairement à gauche, elle qui a été syndicaliste. Elle se sent donc à sa place chez Les Vert·e·s, malgré les appels du pied d’autres partis. «On m’a parfois dit que j’aurais eu davantage d’opportunités ou une carrière plus facile dans d’autres partis. Mais je préfère choisir un parti qui correspond à mes convictions, plutôt que des convictions qui correspondent à une carrière.»
Autre illustration de cet état d’esprit: en 2015, elle refuse de se représenter au Grand Conseil, en désaccord avec son parti cantonal, qu’elle juge alors engagé dans une dérive populiste après son soutien à l’initiative contre l’immigration de masse de 2014. Elle s’accorde une parenthèse de quatre ans et ne revient qu’en 2019, en se présentant au Conseil national alors que la direction du parti tessinois a changé. «Je ne m’attendais pas à être élue!» se souvient-elle.
Sept ans plus tard, elle est cheffe de groupe des écologistes. Les priorités sont clairement fixées. «Nous devons parler davantage de l’intelligence artificielle, des plateformes numériques et de leur régulation. Leur utilisation à des fins de manipulation dans l’espace démocratique est dangereuse», insiste-t-elle, en pointant notamment l’usage d’images générées par IA et de chatbots lors de la campagne autour de l’initiative de l’UDC.
Mère de trois enfants, elle dit s’engager aussi pour les générations futures. «Je ne veux pas que mes enfants me demandent un jour pourquoi je n’ai pas fait davantage.» Pour y arriver, Greta Gysin mise sur le pragmatisme et la force «des petits pas. Ils ne sont pas suffisants à eux seuls, mais ils permettent au moins d’avancer.» Elle ne se définit pas comme une militante. Aux manifestations et aux actions coup de poing, elle préfère les bancs du parlement. «La pression de la rue est essentielle. Sans elle, beaucoup de changements n’auraient jamais vu le jour», relève-t-elle. Mais son rôle, dit-elle, est de faire avancer ces changements au sein des institutions.